Le plus grand traducteur du monde – di Janja Jerkov

Quand mes collègues m’ont proposé de parler du travail de traduction que nous sommes en train de faire à Rome sur le Séminaire D’un Autre à L’autre, il m’est soudain venu à l’esprit un petit texte de D. Kosztolány: L’interprète – que j’ai pu lire grâce à mon amie M. Dokhan.

Il s’agit de l’histoire de deux familles transylvanes de vieille souche, qui se haïssaient avec passion inextinguible et dont l’haine se transmettait de génération en génération. Tant et si bien que les parties décidèrent enfin de se rencontrer pour trancher définitivement la querelle. L’une des familles était hongroise, l’autre saxonne. Elles firent donc appel à un interprète.
– Enfin je t’ai là en face de moi, dit le Hongrois, d’une voix étranglée par la colère, toi larron entre les larrons, toi qui veux la ruine de ma race, toi depuis dix générations le tortionnaire de ma famille, mais je te tiens entre mes mains et ta peau tu ne la sauvera pas.
Accomplissant son devoir selon les règles du métier, l’interprète traduisit de façon suivante:
Monsieur Szentléleky se réjouit infiniment, après tant de malencontreuses et stériles dissensions, d’être ici en mesure de vous faire honneur en personne, et il espère que même les indéniables différends qui subsistent encore ne sauront vous empêcher de conclure un accord.
Après avoir écouté les paroles de l’ennemi, le propriétaire saxon cria vers l’interprète:
– Dites à ce monsieur, si du moins on peut encore appeler monsieur un fourbe fieffé dont tous les ancêtres étaient des brigands patentés, que je le connais de A à Z, lui et sa rouerie et je ne céderai pas d’un iota sur ce qui m’est dû.
L’interprète, sur un ton neutre, rendit ces paroles à peu près comme suit:
– Monsieur Schmidt tient cet échange d’idées amical pour une faveur particulière et comme il est convaincu, lui aussi, de la bonne foi de son noble adversaire, il ne se refusera pas à ce que soient entamées les négociations auxquelles lui-même aspire depuis longtemps.
Ils s’entretenirent ainsi une heure durant. L’interprète au début atténuait, nuançait, mais par la suite, rien de tout cela ne fût plus nécessaire, attendu que ces adversaires féroces arrivèrent à rivaliser entre eux de douceur et l’interprète finit par ne plus savoir comment traduire les expressions distinguées et courtoises dont ils se gratifiaient.
L’Auteur conclut:
«Mes amis… cet interprète est digne d’admiration. Il a fait ce que fait dans l’art de la traduction tout maître véritable, il a fait du faux dans l’intérêt du vrai… dans son infidélité, il a été fidèle. C’est pour moi le plus grand traducteur du monde».

L’apologue de Kosztolány est la façon souriante et singulière d’un artiste hongrois du début du XXème siècle de faire entendre sa propre voix dans le débat vieux de plusieurs siècles sur la possibilité ou l’impossibilité de la traduction. Au XVIème siècle Joachim du Bellay, dans sa Deffence et illustration de la langue françoyse, qui reste l’anthologie de tout les arguments contre la traduction, tonnait contre l’apparition d’une classe de lecteurs tout neufs qui voulaient prendre contact avec la culture hébraïque et grecque, tout en ignorant l’hébreux, le grec et même le latin. Aujourd’hui en Italie, nous continuons à avoir un problème à peu près pareil: celui de la formation d’une couche de lacaniens qui ne peuvent pas ou ne s’authorisent pas à lire Lacan en français. (Les italiens ne savent pas le français: ils étudient d’abord l’anglais, l’espagnol, l’allemand et seulement après… le français). A côté des lacaniens italiens, il faut aussi considérer le panorama bariolé de philosophes, gens de lettres, sociologues, anthropologistes, politologues qui en Italie (où une loi scélérate met de fait les non-psychologues et les non medecins qui veulent pratiquer l’analyse dans une position ambiguë par rapport à l’Etat) ces gens-ci , je disais, sont les seuls à utiliser – même si pour des intérêts exlusivement académiques – certains éléments ou suggestions provenants de la clinique lacanienne (tandis que dans les milieux psi- c’est le cognitivisme qui sévit). Pour tâcher de transmettre quelque chose à ces destinataires qui n’ont aucune intention de devenir des analystes lacaniens – c’est-à-dire pour tâcher de dialoguer avec ces représentants de la culture italienne – (mais, évidement, aussi bien pour mettre à l’épreuve notre filiation de Lacan en faisant, en même temps, resonner l’impossible de notre rencontre avec lui) nous nous sommes hasardés dans la traduction d’une partie de D’un Autre à L’autre tout en sachant qu’on ne pourra (ni voudra) traduire les effets de résonance, les jeux de mots, les mathèmes, les images qui animent ce Séminaire en sa langue originale.

On a beaucoup écrit sur la traduction, et plusieurs problèmes ont été évoqués à ce sujet à l’intérieur même de l’Association Freudienne Internationale, il y a quelques années. Pour rendre compte brièvement de notre position à Rome, je dirais que traduire pour le petit groupe dont je fais partie signifie avant tout traduire le vouloir dire de Lacan. Un vouloir dire poétique qui – du vivant du maître – a été supporté par sa voix, habité par son corps et fondé sur l’expérience d’une vie et d’une pratique analytique (Olivier Grignon). Donc: un vouloir dire avec préméditation articulé sur un mode orale (théatral, a dit Philippe Sollers) – ce qui crée des problèmes à la traduction car l’italien écrit – à la différence du français – ne supporte pas autant facilement les détours, les sauts temporels, les anacoluthes, les disparités stylistiques qui caractérisent une langue parlée. Un dire – celui de Lacan – tout joué sur le pas-de-sens – pas-de-sens à entendre comme recherche d’un sens nouveau résultant du franchissement d’un pas de côté par rapport au sens connu et pas-de-sens aussi parce que lié à des connexions d’éléments qui par eux-mêmes n’ont pas de sens. (Porge, p. 52). Un style très difficile, dont les «difficultés répondent – oui – à l’objet même dont il s’agit» (Lacan, Les formations de l’inc. P. 30), mais aussi créent beaucoup d’embarras parmi nous à propos de l’inteprétation de ses métaphores ou mots inattendus. Le style de Lacan nous implique comme lecteurs et nous oblige à nous y retrouver en y mettant du nôtre. Quelque chose de passionnel et d’intime est à l’œuvre. Si nous parvenons à un choix linguistique condivisé par tous nous vivons un instant de véritable jubilation avec le plaisir que toute création implique. Mais si – comme dans la plus part des cas – nous ne sommes pas d’accord sur une certaine solution, alors il y a beaucoup de tension.

Pourquoi, donc, nous acharner tellement sur une opération qui dès le départ semble être vouée à la frustration, d’autant plus que nous savons comment Lacan ait voulu faire de la transmission de la psychanalyse la transmission de son désir – désir qui par antonomase résiste à toute traduction? La réponse est complexe et en partie réside – je crois – dans la particularité de notre groupe romain, une bonne moitié duquel a comme première langue… une autre langue par rapport à l’italienne et à l’intérieur duquel circulent au moins une dizaine de langues différentes (du français, à l’anglais, de l’allemand aux langues slaves, sans parler du latin et du grec ancien). De ce petit groupe font aussi partie des jeunes analystes provenants de la philologie classique et moderne ou bien de la philosophie du langage. Donc un petit cercle de personnes qui – justement parce que habituées à se remuer parmis les langues – savent très bien que toute maîtrise de la langue est illusoire. Acceptant de s’exposer au risque, chacun d’entre nous transfert parmi les langues qu’il utilise sa propre histoire et son propre corps pour aller chercher, dans le sens toujours remis en question et dans la contamination et l’intérférence linguistique, des espaces nouveaux qui expriment sa propre subjectivité. Autour des difficultés de la traduction de D’un Autre à L’autre chacun d’entre nous est d’autant plus stimulé à rencontrer sa propre langue étrangère, faite de tous les lieux qu’il a traversé dans sa vie – une langue étrangère dont les paroles et les lieux fassent resonner son atopie, sa condition archétypique d’exilé.

Bien sûr, la question de la pénétration de la clinique lacanienne en Italie ne se borne pas seulement à la traduction des textes de Lacan (même s’il faut remarquer que c’est urgent de mettre à disposition des lecteurs italiens les Séminaires, car dans leur envergure ceux-ci – plus que les Ecrits – restituent toute l’haleine d’un work in progress). Pour nous limiter toutefois à la question de la circulation et de la mise à disposition des outils théoriques fondamentaux, je soulignerai qu’également importante est la diffusion en Italie du travail des lacaniens qui poursuivent les recherches du maître et qui sont confrontés aujourd’hui aux symptômes de la modernité. Pour cela il faut publier, mais tout d’abord dévélopper une politique de l’Association pour la cession des droits d’auteur aux petits groupes nationaux qui n’ont pas les forces pour soutenir eux seuls tous les aspects économiques de l’entreprise. Faire circuler les ouvrages des membres de l’ALI est une condition absolument nécessaire pour montrer aux Italiens d’aujourd’hui que la clinique lacanienne peut leur dire des choses qui les touchent directement – operation fondamentale dans un pays où la tradition catholique – d’un côté – et celle communiste – de l’autre – ont produit une méfiance généralisée envers la psychanalyse (et surtout la psychanalyse lacanienne) qui dure toujours. Finalement, je crois que faire suivre les textes «sacrés» de commentaire, ne serait pas sans intérêt. Le manque de ce genre de soutien dans l’étude d’une théorie si difficile représente un problème aigu surtout pour les lacaniens étrangers qui n’ont pas la chance de se former chez les collègues plus riches en expérience clinique, comme par exemple les collègues français. C’est aussi pour subvenir à cette exigence qu’un commentaire du séminaire Le sinthome va prochaînement paraître chez nous par les soins de Muriel Drazien.